Jihane Hadjri – 1863 http://1863.fr THE NEXT STATION Mon, 13 Nov 2023 18:48:35 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.5.17 FEMTOGO, à l’assaut du rap français http://1863.fr/femtogo-one-man-army-portrait/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=femtogo-one-man-army-portrait Wed, 25 Jan 2023 17:00:26 +0000 http://1863.fr/?p=6715 « La flamme peut détruire. Maîtrisée, elle illumine. » Cette phrase prononcée par l’égyptologue controversé Christian Jacq s’applique volontiers à FEMTOGO. Depuis quelques mois, il avive, lentement mais sûrement, un feu explosif qui tend à se propager dans le paysage rap francophone. En deux ans, l’énigmatique rappeur s’est discrètement constitué sur SoundCloud une vague de soldats prêts…

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« La flamme peut détruire. Maîtrisée, elle illumine. » Cette phrase prononcée par l’égyptologue controversé Christian Jacq s’applique volontiers à FEMTOGO. Depuis quelques mois, il avive, lentement mais sûrement, un feu explosif qui tend à se propager dans le paysage rap francophone. En deux ans, l’énigmatique rappeur s’est discrètement constitué sur SoundCloud une vague de soldats prêts à le suivre à chaque sortie. Depuis octobre dernier, il attire davantage la lumière avec son EP à l’énergie conquérante : One Man Army. Portrait d’un combattant prêt à envahir le rap français.

One man army
Crédits : @foutaizz

De Femto à FEMTOGO, une évolution clandestine

FEMTOGO fait partie de ces rappeurs dont il est difficile de cerner l’identité. Présence très limitée sur les réseaux sociaux, aucun clip à son compteur, on ne connaît ni son visage ni son parcours de vie. C’est dans sa musique que l’on cherche davantage de précisions. Mais, là encore, sa réserve se fait sentir. Pourtant, c’est dans cette nébuleuse que l’on arrivera partiellement à capter quelques traits intéressants sur l’identité de l’artiste.

D’abord, on sait qu’il est membre fondateur du collectif « Scarpackage » [abrévié en SPK, NDLR], aux côtés des prometteurs Irko, Giaco et Amnezzia. Il fait ses débuts sous le nom de Femto, en référence à l’antagoniste principal de l’animé Berserk, le « God Hand ». Ce personnage représente une divinité démoniaque aux pouvoirs surnaturels, chef d’un groupe de mercenaires nommé « La Troupe de Faucon ».  Le ton est donné.

« Les 4 faucons bientôt en Blackhawk
SPK : ça laisse des cendres
J’veux mettre les miens au fond du Trackhawk
On descend bientôt sur des sangles »

FEMTOGO – NOVITCHOK
Femto Griffith animé Berserk femtogo
Femto (Griffith), Berserk

Femto commence sa conquête artistique sur la plateforme SoundCloud à partir de 2020, en publiant avec parcimonie quelques morceaux. C’est à partir de ses premiers textes que l’on perçoit succinctement le rappeur de 23 ans : un « fils de prolétaires » ayant souffert de difficultés financières. Un homme loyal, attaché à ses racines, à ses liens familiaux et amicaux, voire fraternels. Ces textes abordent des thèmes relativement triviaux et habituels au rap français, entre galères de rue et trahisons. Certains titres ont même des tendances mélancoliques, à l’instar de « Sonata » ou encore « Boulevard des pleurs » [qui n’est plus disponible à l’écoute, ndlr].

La marque de fabrique de FEMTOGO réside également dans ses références récurrentes à la pop culture : jeux vidéos, cinéma, sports de combat ou encore mangas. La vallée du vent, Berserk, Game of Thrones, Kill Bill, ou plus globalement l’e-sport et le MMA, sont notamment abordés. On retrouve aussi de nombreuses allusions aux jeux vidéos tels que Halo, Call of Duty, Mirror’s Edge ou encore Soulcalibur. Il nommera d’ailleurs un morceau de son dernier projet d’après le personnage principal du jeu Soulcalibur : « Siegfried ».

« Goofy van bozo, Hayabusa, Nikito, appelle-moi comme tu veux »

FEMTOGO – UNDERCOVER
Goofy est un personnage de Disney (Dingo en français)
Bozo est un clown fictif américain
Hayabusa est un perso de la série Ninja Gaiden et du jeu vidéo Dead or Alive
Nikito, en référence au film Nikita de Luc Besson

« J’m’acharne comme Guts sur Bazuso* 
Bientôt ils vont m’appeler le roi fou** »

FEMTOGO – SIEGFRIED
* Référence à l’animé Bersek
** Le roi fou était un roi dans l’univers de la série Game of Thrones

« Full roaster que des vrais coureurs
Venus griffer leurs têtes comme monsieur Krueger »

FEMTOGO – BLACKHAWK
Référence à Freddy Krueger des films “Les Griffes de la nuit”

Au fil de ses sorties, la recette de Femto va se préciser et – paradoxalement – s’obscurcir. Les références à la culture de masse laissent place à la sphère cabalistique, qui concrétise davantage son projet artistique. Son évolution musicale se ressent à partir du premier EP qu’il rend disponible sur les plateformes de streaming en mai 2021 : BRAVO-6, produit par Amnezzia. Il y offre deux morceaux tranchants et noirs : « VENTABLACK » – comme son nom l’indique -, et « ADDY ». Ces titres nous plongent dans un univers plus singulier, sombre et téméraire. C’est l’entrée du conquérant FEMTOGO, un artiste à la croisée de deux mondes, entre pop culture et ésotérisme. L’un fédère le grand nombre, alors que le second s’adresse aux initiés.

Entre culture populaire et ésotérisme : une conjonction singulière

FEMTOGO démontre la capacité à fédérer une armée d’auditeurs de tout horizon. Dans sa proposition artistique : des influences venues du rap du début des années 2000, d’autres ultra modernes et cinématographiques. Le tout, teinté de références fédératrices mais aussi initiatiques. Sa proposition partage plusieurs similitudes avec celle du membre le plus remarqué du collectif 667 : Freeze Corleone, un artiste originellement niché dont l’essence musicale repose sur un système de codes ésotériques croisé à des repères culturels grand public. Avec le temps, son univers pourtant énigmatique a su capter une audience fidèle et exponentielle. Cette substance artistique est particulièrement perceptible dans le dernier projet de FEMTOGO, One Man Army.

C’est le 14 octobre dernier que sort sur les plateformes son deuxième EP, produit cette fois par neophron. Un opus de quatre titres qui nous plonge dans un monde apocalyptique avec comme héros un combattant de guerre venu conquérir des terres. La première line du projet (« tu peux m’appeler Yupa », en référence à l’animé La Vallée du temps) annonce clairement la couleur. Quatre tracks, baignés de références à la culture populaire. Mangas, jeux-vidéos ou encore cinéma : FEMTOGO prouve encore à de nombreuses reprises son attrait pour ces domaines, mais pas que.

Le membre du SPK se montre plus érudit et ésotérique, en délivrant pêle-mêle des références politiques et historiques pointilleuses. Comme le conflit entre les soviétiques et les moudjahidines durant la Guerre d’Afghanistan, l’affaire Tarnac ou plus largement des allusions à l’Islam et la mythologie grecque. Il nomme par ailleurs son outro, composée par Rosaliedu38, « Al-Masada », d’après un complexe de grottes et tunnels fondé par Oussama Ben Laden.

Une volonté de conquête affirmée

Si les couplets sont baignés de ces rudiments culturels et n’expriment que très peu d’informations personnelles sur le rappeur, il réussit la prouesse, de temps à autre, de transposer ses codes à des sujets plus confidentiels. Ainsi, on retrouve des phases concernant son rapport aux femmes ou encore sa volonté d’indépendance dans l’industrie musicale. Une manière de s’affranchir des carcans de l’industrie pour conquérir noblement le rap français.

L’esprit de conquête est omniprésent dans le projet. La cover, le storytelling, les thématiques abordées et sa manière incisive de poser le démontrent. En utilisant à de très nombreuses reprises le champ lexical de la guerre et des métaphores en tout genre liés aux jeux de tir (il samplera d’ailleurs la musique du jeu Halo 3 sur le titre « 55 West »), FEMTOGO prouve qu’il a non seulement sa place dans le rap jeu, mais surtout la possibilité d’arriver au sommet. Et quand bien même le projet se nomme One Man Army, cette éminence, il souhaite clairement l’atteindre avec ses fidèles soldats du SPK. 

« Tout en haut dans l’Blackhawk
Y a que 4 membres ça n’augmentera pas »

FEMTOGO – BLACKHAWK

FEMTOGO offre tout au long de son EP un marathon de couplets tranchants dont on ne ressort pas indemnes. Le nom de son art, « Warfare Music », devient évident. Le sentiment d’avoir assisté à un bain de sang s’émane du projet. Le remarquable travail sur les productions, aux atmosphères alarmantes et urgentes, proposé par neophron amplifie ce sentiment. Mission accomplie pour le rappeur qui aura prouvé en seulement sept minutes et quarante secondes sa capacité à découper les prods une à une, tel un guerrier abattant ses ennemis sur le champ de bataille.

Objectif « Le roi fou » : première mission accomplie

Avec son univers artistique incisif et ultra-référencé, FEMTOGO ne peut laisser indifférent. Son acharnement et sa détermination laissent présager une ascension inarrêtable pour le guerrier du SPK. Reste à maintenir le cap. La première bataille est gagnée mais la guerre ne fait que commencer. Et c’est désormais sur un long format qu’il doit déployer sa combativité. Le jeune rookie accèdera-t-il au Trône de fer du rap français ? C’est tout ce qu’on lui souhaite.

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Pull à capuche et billets mauves : Doums nous laisse sur notre faim http://1863.fr/doums-pull-a-capuche-billets-mauves-review/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=doums-pull-a-capuche-billets-mauves-review Wed, 14 Dec 2022 18:00:00 +0000 http://1863.fr/?p=6315 Doums, membre emblématique du collectif L’Entourage, a livré son premier album studio le 26 août dernier : Pull à capuche et billets mauves. Une sortie qui a particulièrement fait parler, puisque le rappeur y a invité pas moins de onze artistes d’envergure. Un casting XXL, des productions de qualité sur fond de concept cinématographique et…

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Doums, membre emblématique du collectif L’Entourage, a livré son premier album studio le 26 août dernier : Pull à capuche et billets mauves. Une sortie qui a particulièrement fait parler, puisque le rappeur y a invité pas moins de onze artistes d’envergure. Un casting XXL, des productions de qualité sur fond de concept cinématographique et pourtant, la créativité n’a pas été poussée à son paroxysme. L’opus semble même souffrir d’une sorte de complexe d’Icare.

Une intention artistique percutante

Au premier abord, Pull à capuche et billets mauves promet une créativité conceptuelle et esthétique ambitieuse. Le ton est donné dès le premier extrait, “Movie”, dévoilé le 23 juin 2022. Du titre aux visuels, en passant par les paroles, le single laisse présager un album conceptuel solide autour du cinéma. La pochette, d’abord, met en scène le rappeur au sein d’un cinéma et fait directement écho à une scène du film Taxi Driver. Le clip, lui, est truffé de références à des films cultes : Scarface, Shutter Island, La haine, Shining ou encore The Big Lebowski. Réalisé par Cyril Gaborit, c’est une pure réussite visuelle. S’ajoute à cela un making of pour accentuer le concept de l’album.

Par ailleurs, les deux autres clips issus du projet, à savoir « Stars » (ft. Laylow) et « Mondeo » (ft. PLK), sont réalisés à la manière d’un documentaire vidéo, mettant cette fois en scène la propre vie du rappeur. Les images apparaissent à la fois authentiques et esthétiques.

En parallèle, Doums nous met face à un casting de grande envergure, telle une superproduction hollywoodienne réunissant les plus grosses têtes d’affiche du moment. Parmi celles-ci figurent Freeze Corleone, Laylow, PLK, Nekfeu et le britannique Headie One, entre autres. Le protagoniste principal s’entoure de grands noms pour offrir des morceaux soignés. Mention spéciale aux titres partagés avec Freeze Corleone et Headie One, dont les passe-passe sont plus que réussis. Globalement, chacune des collaborations apporte une couleur différente au projet. Le rappeur de L’Entourage s’accompagne également de producteurs de renom comme Twinsmatic, Kezo ou encore Hugz Hefner, beatmaker du label Seine Zoo.

« Ma vie un film, dans laquelle tu souhait’rais même pas figurer »

Intro

« J’suis dans l’movie. J’suis dans la série, j’suis dans ton Netflix. »

Movie

D’autres morceaux font référence au 7e art, comme le titre « Entre 5 et 7 (freestyle) » qui renvoie au film français Cléo de 5 à 7. Dans ce long-métrage, nous suivons l’héroïne en temps réel, durant deux heures. La référence reste cependant anecdotique puisqu’elle résonne uniquement avec le titre du morceau et donc à l’exercice du freestyle. Cependant, le titre très mélodique ne ressemble pas tellement à cette pratique à proprement parler. Les paroles, quant à elles, ne font aucunement référence au film. De même, les textes de l’album sont globalement creux et déceptifs, au contraire des productions qui sont, elles, à la hauteur des attentes.

« Envoie la Fresh
Plus jamais la hess
On a connu la dèche »

FRESH

Doums aka John Doe

Avec cette variété d’artistes, Doums a su intégrer diverses sonorités tout au long de l’opus, alternant morceaux sombres et d’autres plus ensoleillés. Il y en a pour tous les goûts. Peut-être un peu trop. Si la richesse musicale d’un projet est une composante essentielle pour ne pas lasser l’auditeur, l’identité musicale de Doums peine ici à s’imposer face à ce flot hétérogène d’univers artistiques. La substance du projet, caractérisée par ses textes, aurait pu pallier cela. Mais c’est bien là que la limite artistique de Doums, s’est révélée, faisant immédiatement retomber le soufflet.

A l’écoute du projet, on comprend rapidement que la proposition artistique annoncée n’a été que subtilement appréhendée. Les thématiques abordées sont superficielles et dénuées de toute originalité : argent, rue, drogues et femmes sont les ingrédients proposés. Les paroles se suivent et se ressemblent. Mais surtout, elles ne nous apprennent rien de fondamentalement intéressant sur la vie du rappeur franco-malien. Le fil cinématographique aurait eu le mérite d’être un peu plus étiré, de sorte à narrer la vie du rappeur de 30 ans, de manière un peu plus profonde et plus imagée. 

Du pur divertissement

Pour un premier album studio, Doums aurait pu faire l’effort de se livrer davantage aux auditeurs qui l’ont identifié depuis plusieurs années, mais qui peinent à le connaître plus en profondeur. Une sensation accentuée par la navigation du rappeur auprès de onze autres artistes… D’autant que la onzième piste du projet est essentiellement portée par un autre rappeur : Slkrack. Les morceaux sont bons et efficaces pour la plupart, mais aucun ne sort réellement du lot. Finalement, on trouve une œuvre divertissante et esthétique, mais dénuée de sens. Pull à capuche et billets mauves serait davantage comparable à un Fast and Curious qu’à un plus mémorable Taxi Driver.

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Le rap est-il devenu une arme idéologique du capitalisme ? http://1863.fr/rap-arme-ideologique-capitalisme/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=rap-arme-ideologique-capitalisme Mon, 10 Oct 2022 17:00:49 +0000 http://1863.fr/?p=6385 Parce qu’il a donné la parole à des minorités invisibilisées dans l’espace public, le rap a longtemps été associé à une forme d’expression artistique subversive – voire marginale – dans le paysage musical. Aujourd’hui, il est incontestablement le genre le plus populaire auprès des jeunes, fédérant tous les milieux sociaux et occultant, de ce fait,…

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Parce qu’il a donné la parole à des minorités invisibilisées dans l’espace public, le rap a longtemps été associé à une forme d’expression artistique subversive – voire marginale – dans le paysage musical. Aujourd’hui, il est incontestablement le genre le plus populaire auprès des jeunes, fédérant tous les milieux sociaux et occultant, de ce fait, son aspect contestataire. Une démocratisation du genre qui pose la question de ce qu’il représente dorénavant dans l’espace public. Le rap est-il devenu l’un des moteurs du capitalisme ? Ce système qui a longtemps été perçu comme contraire aux valeurs que le rap défendait. 

Ministere A.M.E.R
MINISTÈRE A.M.E.R

On parle souvent de « droitisation du rap » en opposition à un rap qui serait originellement de gauche. Or, la problématique semble moins binaire que ça. Il apparaît plus pertinent de parler de système politique auquel il adhérerait ou non. Il est ici davantage question de rap en tant qu’expression artistique que de son industrie qui, évoluant dans le système capitaliste, s’est naturellement conformée aux lois de celui-ci.

« La parole arrachée par les minorités » (La Rumeur)

Commençons d’abord par définir les termes. On entend par capitalisme « un système économique et politique reposant sur le principe de propriété privée, la recherche de profits et la régulation par le marché ». Dans ce système, les moyens de production sont détenus par les dominants – l’élite, celle que Karl Marx appelait « la Bourgeoisie ». Cette classe sociale est opposée au « Prolétariat », composé de travailleurs qui, pour subvenir à leurs besoins, doivent vendre leur force de travail à la classe qui détient le capital, les bourgeois. 

Le capitalisme est souvent décrié pour sa fabrication intrinsèque d’inégalités économiques et sociales (entre autres) ; provoquant ainsi ce que Marx désignait « la lutte des classes ». Cette théorie a été validée, consciemment ou non, dans les textes de nombreux rappeurs français des années 1990 et début 2000. 

« Y’a ceux qui luttent pour s’en sortir et ceux qu’ont tout hérité. Qu’ont rien mérité, on part pas tous à égalité » 

scred connexion – LA ROUTINE

Si le rap est originellement festif (sans revendications directes apparentes), il trouve ses fondements dans les années 1970 aux Etats-Unis, à New-York précisément, au moment de la naissance d’un mouvement de contestation : le hip-hop. Cette culture est portée par les jeunes afro-américains des quartiers défavorisés du Bronx en réaction à leurs conditions de vie difficiles. Le hip-hop devient alors leur principal moyen d’expression.  Le premier morceau de rap connu pour être ouvertement engagé est « The Message » de Grandaster Flash & The Furious Five sorti en 1982. Il narre le quotidien difficile d’un jeune habitant du Bronx évoluant entre pauvreté, violences et racisme. Il marquera l’avènement d’un rap plus politique et donnera l’élan à des groupes engagés tels que Public Enemy. 

En France, le rap, et la culture hip-hop dans son ensemble, émerge dans les années 1980. Il est tout de suite saisi par les jeunes banlieusards, pour la plupart issus de l’immigration post coloniale. Cette jeunesse des classes populaires souffrait d’inégalités économiques et sociales sévères et ne se retrouvait pas représentée dans l’espace médiatique, culturel ou encore politique. Au même titre que leurs homologues américains, le rap a alors été vu comme une opportunité pour porter leurs messages et leurs revendications. Voient alors le jour de nombreux artistes et collectifs « conscients », à partir des années 1990 : IAM, La Cliqua, NTM, Ministère A.M.E.R, Ideal J, Casey, La Rumeur, Ärsenik, Assassin, Médine, Youssoupha… et bien d’autres. 

A travers tous ces artistes, différentes formes de rap engagé s’expriment. Tous plaident pour l’émancipation des opprimés, déplorant notamment la misère économique et sociale à laquelle ils sont confrontés. Ils critiquent, dans un spectre plus large, deux formes de domination liées au système capitaliste en place : la domination post-coloniale et la domination de classe. 

« Les Noirs se tirent dessus, pourtant les armes ne viennent pas d’Afrique »

youssoupha – BLACK OUT

Le groupe Assassin dédie un morceau entier à la critique de l’ordre établi dans le titre « L’état assassine ». S’ils y admettent ne pas être intéressés par la politique institutionnelle, le morceau n’en reste pas moins profondément engagé. La justice, les politiciens et la police en prennent pour leur grade. Cette dernière arrive d’ailleurs en tête des institutions les plus décriées dans les textes de rap, toutes époques confondues. Une institution largement vue comme un instrument de domination de l’état, par les anticapitalistes ; à l’image de la rappeuse marseillaise Keny Arkana, connue pour son militantisme altermondialiste. Elle se définit elle-même comme « une contestataire qui fait du rap ». Dans ses textes, elle dénonce principalement le capitalisme, le racisme institutionnalisé, l’embourgeoisement et l’oppression étatique. 

« Virés de nos quartiers populaires, c’est les banques qui poussent à la place, nous ghettoïsent, nous font la guerre, pour nous envoyer à la casse »

keny arkanA – LA RUE NOUS APPARTIENT

Des démarches collectives et résolument politiques ont également été mises en place. Sorti en 1997, le morceau « 11’30 contre les lois racistes » en est un exemple. Ce titre symbolique témoigne de l’importance de l’engagement du rap dans les problématiques sociales et au sein du débat public. Il avait pour vocation le rejet des lois Debré visant à durcir les conditions de séjour des immigrés. De nombreux grands noms du rap français se sont unis autour de ce morceau : Akhenaton, Assassin, Fabe, Freeman, Menelik, Ministère A.M.E.R ou encore Nakk.

La même année, ces mêmes rappeurs et d’autres participent à la bande originale du long-métrage Ma 6-T va crak-er, film choc sur les banlieues. Les rappeurs y expriment une fois de plus les colères des classes populaires, avec parfois un fort aspect révolutionnaire notamment dans le titre « La sédition ».

LA SÉDITION – 2BAL, MYSTIK

Le rap, ou l’art de l’ambiguïté 

Si les rappeurs ont incontestablement critiqué le système et ses dérives, les accusations n’étaient pas toujours accompagnées d’une volonté de renversement du système capitaliste. L’histoire du rap a démontré maintes et maintes fois son visage protestataire. En revanche, l’anti-capitalisme du rap conscient est moins évident, à l’exception des artistes qui se positionnent clairement en tant que tels, bien-sûr.

Lorsque NTM ou IAM prennent la défense des plus précaires et déplorent la misère sociale, ils ne plaident pas pour autant pour un changement de système. Au contraire, leurs paroles témoignent parfois d’une pensée très libérale, qui va de pair avec le capitalisme de nos jours, soutenant l’esprit entrepreneurial. « Dans les ghettos aux Etats-Unis, ils savent comment devenir des entrepreneurs. En France, ça passera par ça. » déclarait Akhenaton en interview télévisée.

« Une partie de la jeunesse n’a presque rien. Ou si peu, quand tu retournes tes poches la poussière te pique les yeux. »

iam – L’ENFER

Kery James, l’une des figures les plus importantes du rap conscient en France, prône également l’entrepreneuriat dans son titre « Banlieusards ». Pourtant, il commence le morceau en invoquant ses « babtous, prolétaires et banlieusards ». En utilisant un vocabulaire marxiste (prolétaires) tout en encourageant l’esprit entrepreneurial, il rend son discours quelque peu confus dans son positionnement. Mais ce qui est certain, c’est que Kery James soutient davantage l’ascension sociale que la révolution. 

Le rap a depuis longtemps véhiculé une image ultra-libérale avec le gangsta rap américain. C’est un rap divertissant qui joue avec les stéréotypes des populations défavorisées et qui s’approprie les codes cinématographiques. Ce sont les prémices de la marchandisation du rap par l’industrie musicale. Les thématiques abordées tournent principalement autour de l’argent, de la drogue et du sexe et plus globalement du « self-made men », principe qui repose sur la réussite sociale individuelle et la méritocratie. Cette forme de rap, à haut potentiel commercial, a naturellement été mise en avant par les maisons de disques. C’est la naissance de gros poids lourds du rap américain, des personnages « bling bling » : Rick Ross, Snoop Dogg, 50 Cent… Ces rappeurs n’hésitent pas à véhiculer des codes ostentatoires et à promouvoir le luxe dans leurs clips et leur lifestyle. 

En France, l’un des principaux représentants de cette « ultra-libéralisation des prolétaires » est Booba. S’il a pourtant débuté en exprimant les maux dont souffraient les populations des quartiers, notamment au sein du groupe Lunatic avec Ali, il ne s’est jamais revendiqué comme un contestataire, ni un représentant des banlieues. « Je ne serai jamais le porte-parole des banlieues. », affirmait-il en 2015 dans une interview accordée aux Inrocks

En évoluant en solo, il a pris le parti de glorifier l’individualisme et le consumérisme à outrance, avec pour finalité absolue l’argent. En effet, il est l’un des plus importants promoteurs de l’entrepreneuriat au sein du rap français. Il est lui-même à la tête de nombreuses entreprises, hors du secteur musical (vêtements, whisky, parfum, médias, agence de management sportif…). Le Duc dédie d’ailleurs un morceau éponyme à une entreprise possédant l’une des plus grosses capitalisations boursières du monde : « LVMH ». Booba, qui est le père de nombreux rappeurs actuels, a contribué à légitimer la société de (sur)consommation. Depuis 2010 et la transformation de l’industrie musicale par le streaming notamment, le rap a changé de paradigme et de posture. 

Les rappeurs : nouveaux che-ri, anciens mauvais payeurs

Grâce aux réseaux sociaux et à l’essor du streaming, le rap a su toucher un très large public. Il se diversifie, se mélange à d’autres genres et touche des catégories sociales nouvelles. Il rentre dans les rouages de la marchandisation et finit par générer de nombreux revenus. Le principal objectif est de divertir, et non plus de faire réfléchir. Le rap conscient s’éteint peu à peu au profit d’un rap récréatif. On passe alors du boom bap à la trap, nouveau genre venu tout droit d’Atlanta. Esthétique dominante du rap post-2010, ce style se caractérise par une rythmique lente, sombre, aux allures électro. Il codifie nettement le rap avec une production qui prend le dessus sur le contenu lyrique et la mise en avant de thématiques encore plus désinvoltes. 

En France, ce sont Kaaris, Gradur, Joke, Booba, ou bien Niska qui s’emparent de cet univers. L’argent, la drogue, le sexe ou encore le banditisme en sont les thèmes de prédilection. L’imagerie autour des personnages est plus que clinquante et promeut un mode de vie peu recommandable. Avec la multiplication des plateformes – et donc de potentiels nouveaux artistes – la concurrence entre rappeurs est à son paroxysme, à l’image d’une société de plus en plus individualiste. La réussite sociale individuelle prend le dessus sur la solidarité et l’entraide. On ne critique plus un système mais on souhaite se l’approprier. 

A travers les textes et les visuels, l’enrichissement personnel et le luxe sont principalement mis en avant. Les rappeurs représentent une nouvelle catégorie de riches. Cette appropriation du système pose alors la question de l’idéologie sous-jacente. Sont-ils volontairement capitalistes ? Si les rappeurs ne plaident pas pour un renversement du capitalisme, ils pourraient rester néanmoins « anti-système », dans le sens d’un rejet de la structure actuelle du système. Certains restent lucides, même s’ils ont réussi socialement et financièrement, ils restent tout de même marginalisés par la société actuelle de par leur provenance initiale. 

« Même si je mets un costume, je n’serai jamais embauché » 

kaaris – COMME SI J’ÉTAIS GUCCI MANE

Des riches anti-système ? 

Le luxe et le matérialisme ne sont pas les seules préoccupations du rap actuel. Beaucoup d’artistes n’ont pas hésité à soutenir le mouvement populaire des gilets jaunes, apparu en 2018. Certains ont même manifesté à leurs côtés. D’autres ont su rester proches de leur milieu d’origine ; à l’instar de Jul, Rimk’ ou encore Sofiane. Malgré leurs succès respectifs, ces artistes sont restés simples, que cela soit dans leurs rapports avec le public, dans l’imagerie de leurs clips ou encore dans leur apparence physique. 

En 2019, Vald sort un album quasi-politique : « Ce monde est cruel ». Il y dénonce clairement les dérives du capitalisme. Cet album devient le quatrième meilleur démarrage de l’année. 

« Des banques privées s’enrichissent, des pays s’endettent 
De tout petits groupes très riches face au reste du monde » 

vald – RAPPEL

Aussi, malgré l’évolution du style, une constante demeure : le rejet des institutions de pouvoir. Quand en 1988, NWA chante « Fuck da police », trente ans plus tard, 13 Block propose le titre polémique « Fuck le 17 ». L’histoire d’inimité entre le rap et la police française dure. Le regretté Népal clamait « Belek si t’as un grand cœur et l’genou d’un keuf sur la tête » dans son titre « Benji ». Cette phrase visionnaire fait désormais écho au meurtre de Georges Floyd en 2020. Un acte qui résonne en France avec plusieurs affaires de violences policières, ce qui a conduit à de fortes mobilisations de la part des rappeurs.

Ce rejet de l’institution policière revient également beaucoup dans la drill. C’est en 2020 que ce style explose auprès du grand public en France, avec comme pionnier Freeze Corleone. Ce genre musical a pour caractéristique de dépeindre les réalités brutales auxquelles sont confrontées les classes populaires des banlieues. Il a mis en lumière les problématiques sociales de ces populations et a résonné jusque dans les sphères politiques, notamment à Londres, où le style a parfois été victime de censure car jugé trop violent.

Du côté de l’hexagone, c’est Freeze Corleone qui a fait polémique, allant jusqu’à faire réagir le sommet de l’état. Son côté subversif, parfois ésotérique, a choqué car il n’hésite pas à aborder des thématiques sensibles : sionisme, nazisme, esclavagisme, scandales pédocriminels, sociétés secrètes… Dans ses textes, il questionne sévèrement le monde qui nous entoure. Malgré les polémiques, son album LMF a rencontré un énorme succès auprès des auditeurs. Huit mois après sa sortie, il était certifié disque de platine. 

La drill reflète parfaitement l’anticonformisme de certains rappeurs. Que cela soit volontaire ou non, on y retrouve de fortes contestations à l’encontre des pouvoirs publics. Finalement, si la majorité des rappeurs actuels ne sont pas ouvertement politisés, donc ni pro ni anti-capitalistes, ils ont fait le choix de jouer le jeu du système pour s’en sortir.  

Une dépendance financière non négligeable

Malgré cette posture « anti-système » dans les discours et les valeurs prônées par les rappeurs, il n’en reste pas moins qu’ils dépendent entièrement du capitalisme et de ses rouages. Ce sont de réels businessmen qui ont à coeur de gérer leur empire financier, autant que les magnats qu’ils pourraient dénigrer. En témoigne l’actualité et la fameuse taxe streaming qualifiée de taxe « anti-rap » dont de nombreux acteurs de l’industrie du rap se sont insurgés.

Comme l’explique très clairement l’article de Ventes Rap, cette loi, évoquée par l’actuelle Ministre des cultures Rima Abdul-Malak, prévoirait de taxer les géants du streaming musical en vue de financer le CNM (Centre national de musique), lancé en 2019. Or, ces derniers n’ont pas forcément la possibilité d’assumer une telle taxe. Ce sont donc les artistes et producteurs qui pourraient en payer les frais, en voyant leurs redevances être fortement bousculées. Mais quel est le principal genre représenté sur les plateformes de musique ? C’est bien le rap, un secteur d’ailleurs nullement représenté au siège du CNM.

Cette actualité chaude démontre à quel point le rap et ses acteurs sont au coeur de ce système et ont donc tout intérêt à ce que les politiques menées aillent en leur faveur. Malheureusement, la dissonance est telle que leurs intérêts d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui et sont bien loin de toute forme de précarité. Bien loin des revendications d’antan. 

Une revanche sociale ?

Il est évident que l’industrie du rap, dans son ensemble, véhicule les composantes de l’idéologie dominante. En tant qu’industrie, son but premier est logiquement le profit. En revanche, l’historicité du rap, en tant qu’expression artistique, a démontré son visage pluriel, évolutif et complexe. Même si le style musical a originellement été porté par des valeurs humanistes et protestataires, cette musique reste un art que chacun peut s’approprier comme il le souhaite. Il est donc important de ne pas l’essentialiser et l’enfermer dans une case idéologique. 

Ce qui est certain, c’est que les rappeurs, ces « nouveaux riches », se servent des rouages du système pour accéder à cette ascension sociale tant désirée et vendue par le système lui-même. Alors est-ce une forme d’aliénation ou bien une revanche sociale ? Probablement un peu des deux. 

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Möbius : la face révélée de Rounhaa http://1863.fr/mobius-la-face-revelee-rounhaa/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=mobius-la-face-revelee-rounhaa Sun, 05 Jun 2022 16:00:00 +0000 http://1863.fr/?p=6157 Après trois projets prometteurs, l’artiste franco-suisse Rounhaa revient avec Möbius, un douze titres placé sous la direction du nouveau label de Disiz : Sublime. Sur cet opus, le rappeur franchit un cap en présentant une musique à la fois créative, sincère et cohérente. Tout en prouvant une fois de plus sa versatilité, il se livre,…

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Après trois projets prometteurs, l’artiste franco-suisse Rounhaa revient avec Möbius, un douze titres placé sous la direction du nouveau label de Disiz : Sublime. Sur cet opus, le rappeur franchit un cap en présentant une musique à la fois créative, sincère et cohérente. Tout en prouvant une fois de plus sa versatilité, il se livre, avec intimité, sur ses émotions les plus moroses. 

Cover : @notmushu

Rounhaa, The Creator

Ça n’est pas pour rien que le jeune rappeur de 22 ans cite Tyler, The Creator comme source d’inspiration, aux côtés de Laylow et Makala. Des noms connus pour leur audace artistique, bien loin d’un rap normé, qui lui ont donné l’impulsion créative de ses différents projets. Ça n’est pas pour rien non plus que Rounhaa ait passé de nombreuses années en Suisse, ce terreau fertile de la créativité rapologique, où il y a notamment effectué des études en arts appliqués. Dans Mobiüs, il confirme cette atypie avec des morceaux aux esthétiques multiples. 

D’abord, musicalement, Rounhaa expérimente plusieurs styles de productions accompagnés de beatmakers comme Abel31, BKH, Gizmo7k et Seak, entre autres. On y retrouve de la trap aux allures alarmantes (« LE MORT »), des sonorités électro (« MUSIC SOUNDS BETTER WITH YOU »), de la plug music (« CELINE ») ou encore des morceaux aux influences pop (« ILLEGAL TRISTE »). Ce dernier rappelle, d’ailleurs, l’ambiance générale du dernier album de Disiz, co-produit par LUCASV, que l’on retrouve sans surprise à la production du morceau. L’éclectisme du projet se ressent aussi dans les featurings qui l’accompagnent : son acolyte Gio, J9ueve et Khali ; des figures émergentes de la scène rap.

« J’ai fait des choses un peu bizarres / Le grenier du cœur en bazar« 

rounhaa – MUSIC SOUNDS BETTER WITH YOU

Sa créativité se retrouve également dans son écriture qu’il dompte avec justesse. Il slalome implacablement entre allitérations, assonances et métaphores en tout genre. Sans aucun doute, Big R maîtrise ses figures de style. Il le dit lui-même : l’écriture est très importante pour lui. Le genevois est d’ailleurs aussi inspiré par des artistes comme Guizmo, Youssoupha ou encore Kery James, dont les plumes sont plus que reconnues dans le paysage rap.

Enfin, c’est aussi dans ses visuels que la créativité du rappeur s’exprime. Il l’a déjà prouvé à plusieurs reprises dans ses disques précédents où il ne propose aucun clip qui se ressemble. Dans Mobiüs, Rounhaa confirme avec « MUSIC SOUNDS BETTER WITH YOU » et son clip usant d’images métaphoriques et esthétiques.  Les émotions y sont habilement représentées. Le teaser et la cover du projet ne dérogent pas à la règle puisqu’ils sont tous deux atypiques. Le teaser, d’abord, est très cinématographique et présenté comme un extrait de film. La cover, qui répond directement au teaser, représente quant à elle, ce qui s’apparente à un monstre, probablement la symbolique des démons qu’il a souhaité exorcisé dans ce ténébreux projet. 

La mélancolie comme état créatif 

L’écrivaine Louise De Vilmorain disait « Philosopher n’est qu’une façon de raisonner sa mélancolie ».  Rounhaa, lui, semble raisonner la sienne à travers sa musique. Il rappe sans vergogne ses peines et ses colères, souvent plaquées dans la thématique de l’amour, puisque l’un de ses sujets principaux est la rupture amoureuse. A cela s’ajoutent des trahisons amicales voire fraternelles qui ne l’ont manifestement pas laissé sans faille. 

« Tout le monde est heureux, moi nan mais je fais semblant » 

rounhaa – BOO

Il se demande « Pourquoi c’est si compliqué de s’aimer ? Pourquoi c’est moins compliqué de saigner ? », questions-reflets des émotions qu’il exprimera tout au long de ses douze titres. Et ses réponses, le franco-suisse les trouvent dans son rap dont il semble se servir comme une arme introspective, une sorte de thérapie.

« Le bonheur qui m’évite
Toute ma vie j’ai le mort
Je rappe pas, je médite »

rounhaa – LE MORT

« J’ai vomi le vécu dans le mic' »

ROUNHAA – LE MORT

« La zik me vide la tête » 

ROUNHAA – Mr. & mrs. smith (feat j9ueve)

Dés-illusions sur fond de lucidité

Sa thérapie semble fonctionner puisque, s’il aime raconter ses peines, ses souffrances, ses interrogations, il n’est jamais plaintif. Malgré son jeune âge, il se distingue par une relative lucidité. Bien loin de s’apitoyer sur son sort, il garde la tête sur les épaules. Souvent, il se réfère à Dieu qui joue manifestement un rôle dans sa prise de recul. Et pour se mettre encore plus à distance de ses blessures, il se permet parfois des égo-trips sanguins comme dans « PAPURIR », avec lequel il ouvre le bal, « LE MORT », ou encore « CELINE » en featuring avec Gio.

« J’me sens tout petit face au Grand des Hommes »

ROUNHAA – MUSIC SOUNDS BETTER WITH YOU

Si ses déboires amoureux sont la trame de fond de son projet, Rounhaa exprime aussi des colères plus universelles, en se référant notamment au racisme. Même si aucun morceau n’en traite directement le fond, celui qui est d’origine marocaine et martiniquaise ne s’empêche pas de lancer des punchlines à ce sujet. 

« J’ai rien fait mais j’suis arabe et noir, donc ça part en fouille »

ROUNHAA – PAPURIR

« Ça serait p’tetre plus simple si j’étais un petit blondinet » 

ROUNHAA – MAFIA

« Un rebeu sur un vélo c’est soit un dealer, soit un Uber Eat »

ROUNHAA – BOO

L’avenir appartient à Big R

Avec Möbius, la première signature du label de Disiz maintient sa percée et offre clairement son projet le plus abouti depuis ses débuts. De toute évidence, il démontre sa capacité à jongler de ses diverses influences musicales, alliant créativité et lyricisme ; esthétisme et réalisme. Un exercice pas toujours simple, pour les débutants comme les confirmés. Finalement, de la direction artistique aux thématiques, Rounhaa délivre une proposition intense et cohérente qui le fait monter en grade et laisse présager une suite attrayante.

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L’intarissable Disiz : itinéraire d’un artiste hors norme http://1863.fr/disiz-intarissable-itineraire-artiste-hors-norme/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=disiz-intarissable-itineraire-artiste-hors-norme Thu, 17 Mar 2022 18:00:00 +0000 http://1863.fr/?p=6021 Les années 90 ont été particulièrement fructueuses pour le rap français. De grands noms sont nés durant cette période, que l’on appelle l’âge d’or du rap français. Des légendes, des rois sans couronne, des artistes éphémères ou encore présents aujourd’hui… Parmi eux, un rappeur se démarque par sa polyvalence et sa richesse artistique : Disiz.…

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Les années 90 ont été particulièrement fructueuses pour le rap français. De grands noms sont nés durant cette période, que l’on appelle l’âge d’or du rap français. Des légendes, des rois sans couronne, des artistes éphémères ou encore présents aujourd’hui… Parmi eux, un rappeur se démarque par sa polyvalence et sa richesse artistique : Disiz. Celui qui se fait connaître par le tube « J’pète les plombs » en 2000, publiera son treizième album joliment intitulé L’Amour le 18 mars prochain. Retour sur la carrière d’un artiste hors norme.

© @ojoz

De Serigne M’Baye Gueye à Disiz La Peste 

Disiz, de son vrai nom Serigne M’Baye Ngueye, naît à Amiens en 1978 d’une mère belge et d’un père sénégalais. C’est à Évry, dans l’Essonne, qu’il grandit. Durant son adolescence, il est bercé par des groupes de rap français comme NTM et IAM et le rock. En 1994, alors âgé de 16 ans, il assiste à son premier concert : NTM et Ideal J aka Kery James. Cet événement agit sur lui comme un déclic et confirme son amour pour le rap. Il débute alors au sein du groupe Rimeur à gages

En 1998, il apparaît sur la compilation Sachons dire non, Volume 1 avec le titre « Planète des singes », aux côtés de Boss One du groupe marseillais 3e Oeil. Là déjà, il dévoile un aspect à la fois narratif et très imagé de sa musique. Le morceau, aux allures cinématographiques, dépeint une France atomisée par l’extrême-droite au pouvoir et dans laquelle la ségrégation raciale est pratiquée.  

Un an plus tard, il se fait repérer par Joey Starr qui, dans son émission Sky B.O.S.S diffusée sur Skyrock, passe son disque « Bête de bombe (ce que les gens veulent entendre) », dont la production signée JMdee ne lui était initialement pas destinée. Dans la foulée, le rappeur d’Evry rejoint le collectif One Shot formé par IAM pour les besoins de la bande son du film Taxi 2. Il interprètera « Lettre Ouverte » en featuring avec l’auteure-compositrice-interprète et danseuse Jalane. Le morceau sera l’un des seuls qui bénéficiera d’un clip. Cette opportunité lui ouvre la voie d’une plus grande exposition et lui permet alors de sortir son premier album Le poisson rouge dans les meilleures conditions.

Comme un poisson dans l’eau 

C’est en 2000 que sort « J’pète les plombs », le premier single extrait de l’album Le poisson rouge, produit par son acolyte de l’époque JMdee. Le titre est inspiré du film « Chute libre » de Joel Schumacher sorti en 1993. Dans ce morceau, Disiz, ou plutôt Disiz La Peste, raconte à la première personne et non sans cynisme, la journée chaotique d’un homme brisé durant laquelle il va littéralement « péter les plombs ». Le succès est fulgurant et le single devient rapidement disque d’or. Il permettra au rappeur de capter l’attention d’un vaste public et d’asseoir l’un des marqueurs essentiels de son ADN musical : l’art du storytelling

Le poisson rouge fonctionne très bien puisqu’il s’écoulera à 200 000 exemplaires. L’une des principales caractéristiques de l’opus est son éclectisme. Il propose à travers ses dix-huit titres diverses ambiances, collaborations et thématiques. Un titre en particulier fera un peu plus de bruit au sein du milieu underground du rap : « C’est ça la France », en collaboration avec Eloquence. Le duo y critique une frange « beauf » de la population française. Inspiré du titre éponyme de Marc Lavoine, la particularité du morceau réside dans sa production aux allures champêtres, sur fond d’accordéon. Là encore, l’éclectisme de Disiz est visible.

Explorateur dans l’âme

Le parcours artistique de Disiz est probablement l’un des plus riches du milieu du rap. Dans sa musique ou en dehors, Serigne a eu sans cesse le besoin de se renouveler et d’expérimenter de nouvelles choses. Un moyen pour s’enrichir tant sur le plan artistique que sur le plan humain. Cette âme d’explorateur lui a d’ailleurs valu autant de déboires que de réussites. 

Musicalement, aucun de ses projets ne se ressemble réellement. Lorsqu’il délivre son troisième opus Itinéraire d’un enfant bronzé, en 2003, il met à l’honneur ses origines sénégalaises en samplant nombre de musiques africaines. En 2005, il interprète en duo, avec nul autre que Yannick Noah, le tube « Métis(se) ». Le morceau sera disponible sur l’album éponyme du dernier ainsi que sur Les histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue, le quatrième album studio de Disiz sorti la même année et pour lequel il obtiendra une Victoire de la musique de l’album Rap Ragge hip hop de l’année. 

Trois ans plus tard, le rappeur du 91 revient sur le projet Démaquille toi aux côtés de Grems, Le4Romain et Killersounds qui forment le groupe Rouge à lèvres. Une sorte de musique alternative mélangeant la house et le rap : « le deepkho » comme les concernés l’appelaient. Dans ce projet, les quatre protagonistes se baptisent chacun d’un nouveau nom. C’est la naissance de Peter Punk

« Pourquoi arrêter ce flow alors que j’en ai encore des litres ? » 

(The end – Disiz The End)

Disiz (not) the end

C’est en 2009, après dix ans sur le devant de la scène, que Disiz La Peste annonce la fin de sa carrière rap avec son cinquième album : Disiz the end. Il justifie cet arrêt par des conflits et des menaces subies au sein de la sphère rap. Sa soudaine notoriété et son ouverture musicale n’ont pas été du goût de tout le monde. Serigne ressent alors un fort dégoût et rejet pour le milieu. Cependant, la musique faisant partie intégrante de sa vie, il ne se voit pas arrêter cet art et annonce un virage punk à la fin du projet. 

Peter Punk est bien là et se dévoile au grand public dans le projet Dans le ventre du crocodile en mai 2010. Orienté rock et électro, ce 13 titres ne prend pas. Pris de doute, Disiz s’absente de la scène musicale durant deux ans. Il traverse un passage à vide et remet en question son avenir musical. C’est alors qu’il décide de reprendre un train de vie plus classique. Disiz rejoint même les bancs de l’université pour effectuer des études de droit qu’il arrêtera au bout de quatre mois. La nécessité de gagner sa vie aura pris le dessus.  

« J’ai arrêté le rap, mais le rap veut pas m’arrêter » 

(Un frigo, un coeur et des couilles – Lucide)

Cette pause lui a permis de prendre du recul et de revenir plus fort, plus lucide. C’est alors qu’il sort sa trilogie Lucide / Extra-Lucide / Transe-lucide entre 2012 et 2014. Ces trois projets le renouent avec son public et le font connaître auprès d’une nouvelle génération de férus de rap. Sur Extra-Lucide, d’ailleurs, il propose un featuring remarqué, mais probablement un peu sous-estimé, avec Orelsan grâce au titre « Gogo Gadget ». 

En 2015, il sort son dixième album studio, Rap machine. Aucun doute, le rappeur est bien de retour. Toutefois, il reste fidèle à son ouverture musicale avec des morceaux atypiques comme « Abuzeur », « Otto moto » ou encore « La promesse », touchant morceau partagé avec ses amis Youssoupha et Soprano. Un an et demi plus tard, il revient avec le single « Grande colère » à la teinte électro. 

En parallèle de sa carrière musicale, Disiz a expérimenté d’autres pratiques : le cinéma, le théâtre ou encore l’écriture en publiant deux livres « Les derniers de la rue Ponty » (2009) et « René » (2012). Il a également enseigné la dramaturgie à des élèves en réinsertion scolaire. Disiz n’est pas qu’un rappeur, mais bien un artiste qui semble aimer raconter des histoires et cela se ressent particulièrement dans sa musique.

Disiz et Denis Lavant © Alain Scherer / Extrait de la pièce « Othello »

Les histoires extraordinaires de Disiz  

Ça n’est pas pour rien que Disiz a été influencé par le rappeur anglo-américain Slick Rick. Ce dernier, dont le surnom est sans équivoque « hip-hop’s greatest storyteller », est connu pour son rap narratif. Et clairement, cet homme l’a inspiré. En effet, l’une des plus grandes forces de La Peste demeure dans sa capacité à délivrer des messages de façon narrative et très imagée, parfois métaphoriques ou cinématographiques. Qu’ils soient fictifs ou inspirés de faits réels, Disiz aime écrire et interpréter des récits.

En effet, il pratique l’art du storytelling depuis ses tous premiers morceaux, notamment avec « J’pète les plombs » ou encore « Ghetto Sitcom ». Ce dernier narre la phase de séduction entre deux protagonistes vivants en cité. Cette capacité narrative, il la réitérera tout au long de sa discographie. Dans son quatrième album, Les histoires extraordinaires d’un jeune de banlieue, le rappeur dévoile le morceau « Inspecteur Disiz ». Dedans, il expose une France gouvernée par le Rap Game, en 2024. Joey Starr est élu Président de la République et son gouvernement est composé de Booba, Rohff ou encore Diams. Disiz, lui, incarne un flic. Dans ce même projet, d’autres morceaux jouent sur le storytelling comme « Lily » ou encore « Mélissa », des récits sur l’amour.

Ces histoires sont tantôt comiques ou cyniques tantôt graves ou poétiques. Mais tous délivrent un vrai message. Dans son album Pacifique paru en 2017, il rend hommage à Aylan Kurdi, un enfant kurde retrouvé mort au large d’une plage turque le 2 septembre 2016. A travers cette chanson, il joue sur la métaphore du poisson échoué sur la plage. Le résultat est esthétique et poétique. Dans Pacifique, d’ailleurs, l’artiste excelle dans la retranscription de sentiments les plus intimes.

« C’est du Disiz c’est donc plus que des disques » 

(L.U.T.T.E – Pacifique)

Dans les profondeurs de Pacifique

Pacifique est un opus particulier dans la discographie de Disiz. Il est l’un des projets les plus émotionnels et aboutis de l’année 2017. A l’écoute, on est clairement submergé par une vague d’émotions multiples. La richesse musicale de Disiz y est à son paroxysme. Tous les sentiments y passent : la mélancolie, la colère, le deuil, l’amour, la résilience, l’espoir… Pacifique a la force de proposer une musique aussi introspective et personnelle qu’universelle et fédératrice. 

L’album s’ouvre avec « Radeau », un morceau à la vibe mélancolique. Tout le long des vingt titres, il nous fait traverser un océan de sentiments pour clôturer l’opus avec les morceaux « Ça va aller » et « Auto-dance », sans aucun doute les plus optimistes et lumineux de la tracklist.

Disiz exploite également plusieurs styles de production : de l’électro à la trap, en passant par une ambiance caribéenne sur le très réussi « Marquises » qu’il interprète avec Hamza. Sur ce disque, il s’entoure d’ailleurs du polyvalent Stromae pour réaliser deux titres : « Splash » et « Compliqué ». Il fait également, un clin d’oeil à la variété française, encore une fois, en reprenant le célèbre titre « Quand je serais K.O » d’Alain Souchon

La colère puis l’Amour

Un an plus tard, Disiz publie son douzième album, Disizilla. Un opus plus sombre et violent que le précédent, dans lequel il semble vouloir extérioriser ses colères de manière beaucoup plus abrupte. Probablement une délivrance pour l’artiste qui lui permet de revenir aujourd’hui avec une musique plus douce. Entre juillet 2021 et février 2022, il dévoile les quatre premiers extraits de son treizième album L’Amour dont la sortie est prévue le 18 mars prochain. 

De toute évidence, ces extraits rappellent l’énergie de Pacifique, par la douceur et la poésie des morceaux. Le titre de l’album lui-même est criant de sincérité. Disiz le dit, il est allé encore plus loin que Pacifique. La tracklist est composée de quinze titres dont quatre featurings : Yseult, Archibald Smith, Prinzly et Damso. Là encore, la diversité est de mise.

Une carrière Sublime

En fin de compte, il est difficile de résumer la carrière de Disiz tant elle est riche d’art et d’enseignements. Au fil des années, il a su déconstruire l’archétype du « rappeur de banlieue », en sa personne. Sans aucun doute, l’artiste bénéficie d’une vision et d’un entourage qui lui ont chacun permis de toujours rebondir et d’agréger, autour de lui, une communauté de fans très engagée. Aujourd’hui, il semble enfin être un artiste accompli. La création de son propre label Sublime sur lequel est déjà signé Rounhaa en est la preuve. Une nouvelle aventure que l’on suivra de très près. 

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Avec Spectre, Sheldon nous prend par les sentiments http://1863.fr/spectre-sheldon-prend-par-sentiments-critique/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=spectre-sheldon-prend-par-sentiments-critique Wed, 08 Dec 2021 18:00:00 +0000 http://1863.fr/?p=5740 Sheldon, membre fondateur du collectif parisien 75e session, est revenu dans l’actualité avec un tout nouvel album : Spectre. L’empreinte sheldonienne y est clairement reconnaissable, mais cette fois, il propose un opus bien plus introspectif qu’à l’accoutumée. Entre solitude, résilience ou encore fraternité, un méli-mélo de sentiments s’entremêle dans le projet le plus intimiste de…

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Sheldon, membre fondateur du collectif parisien 75e session, est revenu dans l’actualité avec un tout nouvel album : Spectre. L’empreinte sheldonienne y est clairement reconnaissable, mais cette fois, il propose un opus bien plus introspectif qu’à l’accoutumée. Entre solitude, résilience ou encore fraternité, un méli-mélo de sentiments s’entremêle dans le projet le plus intimiste de sa carrière. 

Crédits : Lucas Matichard

Au cœur des sentiments les plus intimes de Sheldon

Spectre semble être le projet qui nous rapproche le plus de la sensibilité de Sheldon. Tout au long des dix-neuf titres, l’artiste exprime ses sentiments les plus confidentiels auprès d’un public qui n’avait jusque-là pas encore eu accès à l’intimité du rappeur. Avec ce nouvel album, il crée un pont solide avec ses auditeurs. Et le premier qualificatif qui nous vient à l’esprit à l’écoute du projet est authentique. Celui qui est à la fois rappeur, producteur et musicien nous propose un bijou brut dans lequel il accepte de se dévoiler à l’état pur.

« J’me sens différent des autres êtres humains » 

« Spectre »

D’entrée de jeu, Sheldon pose le décor. Il affiche clairement la sensation de solitude qui le parcoure depuis toujours. Une solitude qui peut s’apparenter à une relative marginalité. Le rappeur ne se sent pas en harmonie avec le monde – et les humains – qui l’entourent.

« Je fais ce rêve où je pars, là où les autres ne me dégoûtent pas »

« James Cole »

S’il ne se sent pas à sa place, cela est notamment dû à son aversion pour la société. Sans pour autant proposer une musique dénonciatrice, le pilier de la 75e session exprime néanmoins avec sincérité son rejet de l’époque contemporaine. Il y pose un regard sombre mais pas dramatique. Une prouesse qui nous persuade d’une chose : nous voilà face à un artiste doté d’une réelle maturité d’esprit.

A l’heure où les problématiques sociétales sont au cœur de l’actualité, il n’hésite pas à en faire état sans pour autant tomber dans le militantisme. Sheldon prône l’acceptation de soi, il « voudrait que les choses changent pour son prochain ». « Caverne », probablement le morceau le plus touchant de l’album, est un bel exemple de titre poétiquement et finement féministe. 

Malgré son hostilité vis-à-vis de la société, Sheldon apporte à ses messages une forme de sérénité qui rassure. C’est là où toute sa maturité s’exprime : l’artiste semble savoir faire preuve de résilience. Le titre « Passage » représente bien cette vertu, dans lequel il y conseille habilement de relativiser notre existence.

« On est juste de passage, juste de la poussière. Juste une histoire qu’on raconte, juste un grain d’sable dans l’univers »

« Passage »

Lui qui a pour habitude de proposer de la musique conceptuelle, teintée de références en tout genre ; Sheldon se livre ici sans filtre, sans fioriture. Cette proximité ne permet pas seulement d’entendre ses sentiments, elle permet aussi de les comprendre. Pour cela, il n’hésite pas à s’adresser directement à son auditoire. 

Une sensation que l’on ressent notamment dans le titre « Docu » dans lequel il semble presque « briser le quatrième mur » (technique qui consiste à s’adresser directement au public d’une œuvre). Avec l’emploi de la deuxième personne du singulier et l’affaiblissement de la production dans le pont musical (01’47), le rappeur donne le sentiment de nous parler frontalement. Il y exprime sa gratitude envers les artistes qui lui ont permis de mieux construire ses pensées. 

Fraternité et candeur comme balance émotionnelle 

Le philosophe français Gabriel Marcel disait : « La solitude est essentielle à la fraternité. » Cette phrase prend tout son sens lorsque l’on écoute Sheldon se livrer. En effet, le sentiment le plus positif qui ressort de l’album est sans aucun doute l’attachement fraternel qui le lie à ses proches. Et si la proximité est aussi forte, c’est probablement car il s’est longtemps senti seul dans l’environnement qui l’entourait. En trouvant des personnes qui lui ressemblent et qui le comprennent, il peut sereinement faire face au monde qui le rebute. 

C’est précisément envers ses amis de la 75e session que se dégage une puissante tendresse. Plusieurs membres sont cités dans l’album. De toute évidence, le collectif est un microcosme singulier dans l’industrie musicale et les propos de Sheldon le confirme. Leur état d’esprit se fait ressentir : un esprit communautaire, voire familial. En bref, une famille qui s’aide mutuellement à avancer et à devenir meilleurs.

« Si j’avais pas d’attaches je partirais sans hésiter mais j’suis incapable de faire quoi que ce soit sans les miens. Y a qu’eux pour me relever quand je saigne. Ma famille, ma 75, les gens que j’aime »

« Feu rouge »

Ce lien d’attachement ne se ressent pas uniquement dans le contenu textuel mais aussi dans la conception du projet, comme l’illustrent les featurings. Tous les artistes invités, à l’exception de Isha, sont des proches de Sheldon. 

L’amour fraternel n’est pas la seule émotion positive qui figure dans l’album. Le titre « Mon amoureuse » est l’un des titres les plus étonnants de Spectre. Nouveauté rafraichissante offerte par le mélomane, il respire la légèreté et ça fait du bien. Autre morceau à l’allure enfantine : le titre « A la mer » qu’il partage avec Damlif. Ensemble, ces deux titres participent à l’équilibre émotionnel du projet. Si le rappeur de la 75 a su créer une belle harmonie dans les émotions exposées, celle-ci se ressent également dans les productions proposées.

Un bel équilibre musical 

Enfin, l’un des autres points forts du projet réside dans la diversité des sonorités mises en avant. Malgré la volonté de proposer un album authentique sur le fond – sans fioriture lyrique – la forme musicale n’a pas été lésée. Les ambiances variées, entre ballades, comptines ou encore egotrip, permettent de ne pas lasser l’auditeur. Le morceau « No go zone« , en featuring avec Shien, reflète bien cette ouverture. Le titre, que l’on peut qualifier de cinématographique, offre une ambiance sombre et futuriste. Un univers qui nous fait penser à celui du rappeur Wit., entre autres. Alors qu’elle arrive à la moitié de l’album, la chanson permet ainsi de suspendre l’ambiance aérienne jusque-là proposée.

Avec Spectre, Sheldon a réussi l’exploit de proposer un album ingénieusement équilibré. Il se dévoile suffisamment pour créer une réelle proximité avec son public, sans pour autant trop en faire. Les productions sont toujours aussi soignées, à l’image de ce qu’il a l’habitude de proposer. Bref, le fondateur de la 75e session délivre encore une fois une jolie expérience à son public dans cet opus intégralement financé par ce dernier. Un bel hommage.

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Pourquoi 1pliké140 divise-t-il autant ? http://1863.fr/1plike140-pourquoi-rappeur-clamart-divise-autant/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=1plike140-pourquoi-rappeur-clamart-divise-autant Wed, 10 Nov 2021 18:00:05 +0000 http://1863.fr/?p=5675 Voilà maintenant près de deux ans que le phénomène drill a frappé la France. Et l’un des meilleurs représentants français de ce style est le jeune clamartois 1pliké140. Le comorien d’origine a su s’imposer comme une figure incontournable de la drill française en s’appuyant sur une solide fanbase. Pour autant, il est de ceux dont…

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Voilà maintenant près de deux ans que le phénomène drill a frappé la France. Et l’un des meilleurs représentants français de ce style est le jeune clamartois 1pliké140. Le comorien d’origine a su s’imposer comme une figure incontournable de la drill française en s’appuyant sur une solide fanbase. Pour autant, il est de ceux dont l’atypie divise fortement l’opinion. Lumière sur un rappeur pas comme les autres.

1pliké140
Crédits : @vu.par.jeunexx

Un minimalisme à outrance

Inconnu il y a encore deux ans, 1pliké140 rassemble aujourd’hui un million d’auditeurs sur Spotify et cumule plus de 75 millions de vues sur sa chaîne Youtube. Le tout sans apparition médiatique et un seul featuring avec Niska sur sa mixtape Le Monde Est Méchant sorti le 5 novembre. Pourtant, s’il a su atteindre un succès non négligeable, le rappeur de Clamart divise et fait l’objet de nombreuses critiques auprès du public.

En premier lieu, l’une des marques de fabrique du rappeur réside dans son minimalisme. Dans sa proposition artistique, 1pliké140 affiche une imagerie à la fois simple et sombre. Sans aucune fioriture, ses clips proposent une esthétique fidèle à la rue. Les thèmes abordés restent classiques : la rue, l’argent, la drogue, le banditisme, les femmes. Mais l’une des critiques dont il fait régulièrement l’objet porte sur son flow, souvent jugé « hors tempo ». En effet, son style se différencie fortement des autres drilleurs français. Plus minimaliste, il propose un débit saccadé, à la limite du parlé, se rapprochant très étroitement de la manière de poser des drilleurs anglais. Cette rythmique dont on a encore peu l’habitude d’entendre dans la langue de Molière lui confère une atypie qui ne résonne pas toujours auprès des aficionados du genre.

Néanmoins, son minimalisme ne s’arrête pas qu’à sa musique. Sa communication ne déroge pas à la règle. A l’instar de nombreux drilleurs français, 1pliké140 est très discret sur son identité et dévoile très peu d’informations sur sa vie personnelle. Il se présente comme un personnage nonchalant, adepte du je-m’en-foutisme. Le jeune artiste n’accorde aucune interview et ne communique que très peu auprès de son public, à l’exception de quelques rares sessions questions/réponses qu’il opère sur Instagram. Là encore, ses réponses sont souvent expéditives. Sur ses réseaux sociaux, il ne partage aucun moment de vie – ou de studio – et très peu de médias sont relayés en dehors des visuels promotionnels. Il est donc difficile de cerner la personnalité du clamartois et son indifférence peut facilement être assimilée à de l’antipathie.

Un rappeur qui ne favorise pas l’identification

Si le culte du mystère peut exprimer une stratégie assumée de la part de certains rappeurs, elle est gagnante lorsque l’identification reste possible dans la proposition artistique. Et pour qu’un système d’identification puisse être opéré, il faut parvenir à se dévoiler et transmettre des émotions. Celles-ci participent aux affects qu’un auditeur va développer pour un artiste. Des artistes comme Nekfeu ou PNL l’ont compris. Malgré une ultra discrétion mûrie, ils ne sont que très peu clivants car leur musique est empreinte de sincérité et d’authenticité. Elle retranscrit implacablement leur vécu et favorise l’effet miroir. Les émotions transmises par leur musique suffisent alors à nouer un lien privilégié avec leur public. A cela s’ajoute une esthétique de clips poussée et maîtrisée qui accroît cette effervescence d’émotions.

Or, la drill est un style à part, dans lequel il est difficile pour tout un chacun de s’identifier tant les thématiques sont peu fédératrices. L’aspect brut, presque primaire, du genre ne favorise pas l’émergence d’affects émotionnels. C’est pourquoi les personnages publics ont quasiment autant d’importance que la musique présentée. En France, nous pouvons citer Gazo – dont l’image joue un rôle primordial dans son succès – ou encore Ziak, un rappeur très discret en passe de devenir un incontournable de la drill en France, mais dont le personnage masqué donne un imaginaire divertissant – voire cinématographique – auquel le public peut se référer.

Force est de constater que, de nos jours, le nerf de la guerre est la communication et l’image en est une composante cruciale. Pour certains rappeurs, elle fait même la différence. Elle peut permettre de passer du fameux succès d’estime au succès commercial tant souhaité. Et ce succès, 1pliké140 le vise. Il ne s’en cache pas : s’il fait de la musique, c’est pour l’argent.

« Ne crois pas qu’c’est ma passion, j’ai rempli mes poches, donc j’ai rempli ma mission »

« 1pliktoi bien »

Des textes controversés

L’argent est un sujet central de sa musique. Son but ultime : posséder « une montagne de kichta ». En mettant en avant sa soif d’argent, 1plike140 n’hésite pas à exprimer son indifférence envers le rap.

« Un an qu’j’suis dans l’peu-ra, ça fait déjà trop longtemps »

« Batard #4 »

Le rappeur du 92 ne sera donc certainement pas un artiste à la longévité exemplaire. La musique est pour lui un moyen et non une fin en soit. Sa franchise pourrait être louable mais elle n’en est pas moins dangereuse pour l’image qu’il dégage auprès de son public. Bien qu’il ne soit pas le seul à revendiquer cette course effrénée à l’argent, son honnêteté glaciale peut s’avérer malvenue pour certains dont la musique est avant tout un art que l’on pratique par passion.

« J’suis dans ma bulle, j’calcule pas ces p’tites crasseuses »

Batard #4

Par ailleurs, une autre thématique notable dans les textes du drilleur est son rapport aux femmes. Et si la drill n’est clairement pas un genre qui rend hommage à la femme, le clamartois ne s’en émeut pas, bien au contraire.  Là encore, il ne met pas les formes. L’insolence et la brutalité de ses textes se transforment souvent en irrespect envers la gent féminine. Son vocabulaire peu fourni amplifie ce sentiment.

« Si tu veux pas donner ton cul, tu dégages »

Freestyle hors série

« Sale pute tu mérites pas le tel-hô »  

Freestyle hors série

Ce genre de dithyrambes, on en dénombre par centaine dans les projets de 1pliké140. A l’heure où les femmes tentent tant bien que mal de se faire une place légitime et crédible dans le milieu du rap, le rappeur est bien loin de ces revendications. Au contraire, à travers ces textes, il autorise la dégradation de l’image de la femme. Si ses paroles n’engagent que lui et qu’il est primordial de prendre du recul à l’écoute de ses sons, le rappeur possède néanmoins un public souvent très jeune, auprès duquel il véhicule ouvertement une image déshonorante de la femme.

1pliké140 peut-il réconcilier ?

Malgré sa froideur apparente – et si l’on fait abstraction de ses irrévérences – 1pliké140 a un talent indéniable. Une voix facilement identifiable, des références marquantes, mais surtout une énorme envie de rapper. L’ADN du rap coule dans ses veines et il en est un pur produit. S’il est avant tout connu pour la drill, le rappeur sait toutefois poser sur d’autres types de production, parfois plus old school. Sa force réside dans sa capacité à manier plusieurs styles de rap tout en y ajoutant sa touche personnelle. Il sait diversifier ses propositions artistiques alternant kickage et flow mélodieux. Ses freestyles hors série #1 et #2 sont une preuve de sa capacité d’adaptation. L’artiste de 20 ans aime le rap et connaît ses classiques, il s’y approprie deux grandes instrumentales venant d’outre-atlantique : « Survival of the Fittest » de Mobb Deep et « Moody » de Sheff G.

Sa polyvalence et sa capacité d’adaptation peuvent ainsi lui permettre de se faire connaître à un plus large public. Son atypie lui a d’ailleurs valu l’attention de grands rappeurs. Récemment, c’est Niska qui l’a invité sur son dernier album pour sa toute première collaboration avec le titre « 140G ». Cet événement pourrait marquer un tournant dans sa carrière. Une opportunité pour – enfin – se dévoiler ? 

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