Le rap est-il devenu une arme idéologique du capitalisme ?

Parce qu’il a donné la parole à des minorités invisibilisées dans l’espace public, le rap a longtemps été associé à une forme d’expression artistique subversive – voire marginale – dans le paysage musical. Aujourd’hui, il est incontestablement le genre le plus populaire auprès des jeunes, fédérant tous les milieux sociaux et occultant, de ce fait, son aspect contestataire. Une démocratisation du genre qui pose la question de ce qu’il représente dorénavant dans l’espace public. Le rap est-il devenu l’un des moteurs du capitalisme ? Ce système qui a longtemps été perçu comme contraire aux valeurs que le rap défendait. 

Ministere A.M.E.R
MINISTÈRE A.M.E.R

On parle souvent de « droitisation du rap » en opposition à un rap qui serait originellement de gauche. Or, la problématique semble moins binaire que ça. Il apparaît plus pertinent de parler de système politique auquel il adhérerait ou non. Il est ici davantage question de rap en tant qu’expression artistique que de son industrie qui, évoluant dans le système capitaliste, s’est naturellement conformée aux lois de celui-ci.

« La parole arrachée par les minorités » (La Rumeur)

Commençons d’abord par définir les termes. On entend par capitalisme « un système économique et politique reposant sur le principe de propriété privée, la recherche de profits et la régulation par le marché ». Dans ce système, les moyens de production sont détenus par les dominants – l’élite, celle que Karl Marx appelait « la Bourgeoisie ». Cette classe sociale est opposée au « Prolétariat », composé de travailleurs qui, pour subvenir à leurs besoins, doivent vendre leur force de travail à la classe qui détient le capital, les bourgeois. 

Le capitalisme est souvent décrié pour sa fabrication intrinsèque d’inégalités économiques et sociales (entre autres) ; provoquant ainsi ce que Marx désignait « la lutte des classes ». Cette théorie a été validée, consciemment ou non, dans les textes de nombreux rappeurs français des années 1990 et début 2000. 

« Y’a ceux qui luttent pour s’en sortir et ceux qu’ont tout hérité. Qu’ont rien mérité, on part pas tous à égalité » 

scred connexion – LA ROUTINE

Si le rap est originellement festif (sans revendications directes apparentes), il trouve ses fondements dans les années 1970 aux Etats-Unis, à New-York précisément, au moment de la naissance d’un mouvement de contestation : le hip-hop. Cette culture est portée par les jeunes afro-américains des quartiers défavorisés du Bronx en réaction à leurs conditions de vie difficiles. Le hip-hop devient alors leur principal moyen d’expression.  Le premier morceau de rap connu pour être ouvertement engagé est « The Message » de Grandaster Flash & The Furious Five sorti en 1982. Il narre le quotidien difficile d’un jeune habitant du Bronx évoluant entre pauvreté, violences et racisme. Il marquera l’avènement d’un rap plus politique et donnera l’élan à des groupes engagés tels que Public Enemy. 

En France, le rap, et la culture hip-hop dans son ensemble, émerge dans les années 1980. Il est tout de suite saisi par les jeunes banlieusards, pour la plupart issus de l’immigration post coloniale. Cette jeunesse des classes populaires souffrait d’inégalités économiques et sociales sévères et ne se retrouvait pas représentée dans l’espace médiatique, culturel ou encore politique. Au même titre que leurs homologues américains, le rap a alors été vu comme une opportunité pour porter leurs messages et leurs revendications. Voient alors le jour de nombreux artistes et collectifs « conscients », à partir des années 1990 : IAM, La Cliqua, NTM, Ministère A.M.E.R, Ideal J, Casey, La Rumeur, Ärsenik, Assassin, Médine, Youssoupha… et bien d’autres. 

A travers tous ces artistes, différentes formes de rap engagé s’expriment. Tous plaident pour l’émancipation des opprimés, déplorant notamment la misère économique et sociale à laquelle ils sont confrontés. Ils critiquent, dans un spectre plus large, deux formes de domination liées au système capitaliste en place : la domination post-coloniale et la domination de classe. 

« Les Noirs se tirent dessus, pourtant les armes ne viennent pas d’Afrique »

youssoupha – BLACK OUT

Le groupe Assassin dédie un morceau entier à la critique de l’ordre établi dans le titre « L’état assassine ». S’ils y admettent ne pas être intéressés par la politique institutionnelle, le morceau n’en reste pas moins profondément engagé. La justice, les politiciens et la police en prennent pour leur grade. Cette dernière arrive d’ailleurs en tête des institutions les plus décriées dans les textes de rap, toutes époques confondues. Une institution largement vue comme un instrument de domination de l’état, par les anticapitalistes ; à l’image de la rappeuse marseillaise Keny Arkana, connue pour son militantisme altermondialiste. Elle se définit elle-même comme « une contestataire qui fait du rap ». Dans ses textes, elle dénonce principalement le capitalisme, le racisme institutionnalisé, l’embourgeoisement et l’oppression étatique. 

« Virés de nos quartiers populaires, c’est les banques qui poussent à la place, nous ghettoïsent, nous font la guerre, pour nous envoyer à la casse »

keny arkanA – LA RUE NOUS APPARTIENT

Des démarches collectives et résolument politiques ont également été mises en place. Sorti en 1997, le morceau « 11’30 contre les lois racistes » en est un exemple. Ce titre symbolique témoigne de l’importance de l’engagement du rap dans les problématiques sociales et au sein du débat public. Il avait pour vocation le rejet des lois Debré visant à durcir les conditions de séjour des immigrés. De nombreux grands noms du rap français se sont unis autour de ce morceau : Akhenaton, Assassin, Fabe, Freeman, Menelik, Ministère A.M.E.R ou encore Nakk.

La même année, ces mêmes rappeurs et d’autres participent à la bande originale du long-métrage Ma 6-T va crak-er, film choc sur les banlieues. Les rappeurs y expriment une fois de plus les colères des classes populaires, avec parfois un fort aspect révolutionnaire notamment dans le titre « La sédition ».

LA SÉDITION – 2BAL, MYSTIK

Le rap, ou l’art de l’ambiguïté 

Si les rappeurs ont incontestablement critiqué le système et ses dérives, les accusations n’étaient pas toujours accompagnées d’une volonté de renversement du système capitaliste. L’histoire du rap a démontré maintes et maintes fois son visage protestataire. En revanche, l’anti-capitalisme du rap conscient est moins évident, à l’exception des artistes qui se positionnent clairement en tant que tels, bien-sûr.

Lorsque NTM ou IAM prennent la défense des plus précaires et déplorent la misère sociale, ils ne plaident pas pour autant pour un changement de système. Au contraire, leurs paroles témoignent parfois d’une pensée très libérale, qui va de pair avec le capitalisme de nos jours, soutenant l’esprit entrepreneurial. « Dans les ghettos aux Etats-Unis, ils savent comment devenir des entrepreneurs. En France, ça passera par ça. » déclarait Akhenaton en interview télévisée.

« Une partie de la jeunesse n’a presque rien. Ou si peu, quand tu retournes tes poches la poussière te pique les yeux. »

iam – L’ENFER

Kery James, l’une des figures les plus importantes du rap conscient en France, prône également l’entrepreneuriat dans son titre « Banlieusards ». Pourtant, il commence le morceau en invoquant ses « babtous, prolétaires et banlieusards ». En utilisant un vocabulaire marxiste (prolétaires) tout en encourageant l’esprit entrepreneurial, il rend son discours quelque peu confus dans son positionnement. Mais ce qui est certain, c’est que Kery James soutient davantage l’ascension sociale que la révolution. 

Le rap a depuis longtemps véhiculé une image ultra-libérale avec le gangsta rap américain. C’est un rap divertissant qui joue avec les stéréotypes des populations défavorisées et qui s’approprie les codes cinématographiques. Ce sont les prémices de la marchandisation du rap par l’industrie musicale. Les thématiques abordées tournent principalement autour de l’argent, de la drogue et du sexe et plus globalement du « self-made men », principe qui repose sur la réussite sociale individuelle et la méritocratie. Cette forme de rap, à haut potentiel commercial, a naturellement été mise en avant par les maisons de disques. C’est la naissance de gros poids lourds du rap américain, des personnages « bling bling » : Rick Ross, Snoop Dogg, 50 Cent… Ces rappeurs n’hésitent pas à véhiculer des codes ostentatoires et à promouvoir le luxe dans leurs clips et leur lifestyle. 

En France, l’un des principaux représentants de cette « ultra-libéralisation des prolétaires » est Booba. S’il a pourtant débuté en exprimant les maux dont souffraient les populations des quartiers, notamment au sein du groupe Lunatic avec Ali, il ne s’est jamais revendiqué comme un contestataire, ni un représentant des banlieues. « Je ne serai jamais le porte-parole des banlieues. », affirmait-il en 2015 dans une interview accordée aux Inrocks

En évoluant en solo, il a pris le parti de glorifier l’individualisme et le consumérisme à outrance, avec pour finalité absolue l’argent. En effet, il est l’un des plus importants promoteurs de l’entrepreneuriat au sein du rap français. Il est lui-même à la tête de nombreuses entreprises, hors du secteur musical (vêtements, whisky, parfum, médias, agence de management sportif…). Le Duc dédie d’ailleurs un morceau éponyme à une entreprise possédant l’une des plus grosses capitalisations boursières du monde : « LVMH ». Booba, qui est le père de nombreux rappeurs actuels, a contribué à légitimer la société de (sur)consommation. Depuis 2010 et la transformation de l’industrie musicale par le streaming notamment, le rap a changé de paradigme et de posture. 

Les rappeurs : nouveaux che-ri, anciens mauvais payeurs

Grâce aux réseaux sociaux et à l’essor du streaming, le rap a su toucher un très large public. Il se diversifie, se mélange à d’autres genres et touche des catégories sociales nouvelles. Il rentre dans les rouages de la marchandisation et finit par générer de nombreux revenus. Le principal objectif est de divertir, et non plus de faire réfléchir. Le rap conscient s’éteint peu à peu au profit d’un rap récréatif. On passe alors du boom bap à la trap, nouveau genre venu tout droit d’Atlanta. Esthétique dominante du rap post-2010, ce style se caractérise par une rythmique lente, sombre, aux allures électro. Il codifie nettement le rap avec une production qui prend le dessus sur le contenu lyrique et la mise en avant de thématiques encore plus désinvoltes. 

En France, ce sont Kaaris, Gradur, Joke, Booba, ou bien Niska qui s’emparent de cet univers. L’argent, la drogue, le sexe ou encore le banditisme en sont les thèmes de prédilection. L’imagerie autour des personnages est plus que clinquante et promeut un mode de vie peu recommandable. Avec la multiplication des plateformes – et donc de potentiels nouveaux artistes – la concurrence entre rappeurs est à son paroxysme, à l’image d’une société de plus en plus individualiste. La réussite sociale individuelle prend le dessus sur la solidarité et l’entraide. On ne critique plus un système mais on souhaite se l’approprier. 

A travers les textes et les visuels, l’enrichissement personnel et le luxe sont principalement mis en avant. Les rappeurs représentent une nouvelle catégorie de riches. Cette appropriation du système pose alors la question de l’idéologie sous-jacente. Sont-ils volontairement capitalistes ? Si les rappeurs ne plaident pas pour un renversement du capitalisme, ils pourraient rester néanmoins « anti-système », dans le sens d’un rejet de la structure actuelle du système. Certains restent lucides, même s’ils ont réussi socialement et financièrement, ils restent tout de même marginalisés par la société actuelle de par leur provenance initiale. 

« Même si je mets un costume, je n’serai jamais embauché » 

kaaris – COMME SI J’ÉTAIS GUCCI MANE

Des riches anti-système ? 

Le luxe et le matérialisme ne sont pas les seules préoccupations du rap actuel. Beaucoup d’artistes n’ont pas hésité à soutenir le mouvement populaire des gilets jaunes, apparu en 2018. Certains ont même manifesté à leurs côtés. D’autres ont su rester proches de leur milieu d’origine ; à l’instar de Jul, Rimk’ ou encore Sofiane. Malgré leurs succès respectifs, ces artistes sont restés simples, que cela soit dans leurs rapports avec le public, dans l’imagerie de leurs clips ou encore dans leur apparence physique. 

En 2019, Vald sort un album quasi-politique : « Ce monde est cruel ». Il y dénonce clairement les dérives du capitalisme. Cet album devient le quatrième meilleur démarrage de l’année. 

« Des banques privées s’enrichissent, des pays s’endettent 
De tout petits groupes très riches face au reste du monde » 

vald – RAPPEL

Aussi, malgré l’évolution du style, une constante demeure : le rejet des institutions de pouvoir. Quand en 1988, NWA chante « Fuck da police », trente ans plus tard, 13 Block propose le titre polémique « Fuck le 17 ». L’histoire d’inimité entre le rap et la police française dure. Le regretté Népal clamait « Belek si t’as un grand cœur et l’genou d’un keuf sur la tête » dans son titre « Benji ». Cette phrase visionnaire fait désormais écho au meurtre de Georges Floyd en 2020. Un acte qui résonne en France avec plusieurs affaires de violences policières, ce qui a conduit à de fortes mobilisations de la part des rappeurs.

Ce rejet de l’institution policière revient également beaucoup dans la drill. C’est en 2020 que ce style explose auprès du grand public en France, avec comme pionnier Freeze Corleone. Ce genre musical a pour caractéristique de dépeindre les réalités brutales auxquelles sont confrontées les classes populaires des banlieues. Il a mis en lumière les problématiques sociales de ces populations et a résonné jusque dans les sphères politiques, notamment à Londres, où le style a parfois été victime de censure car jugé trop violent.

Du côté de l’hexagone, c’est Freeze Corleone qui a fait polémique, allant jusqu’à faire réagir le sommet de l’état. Son côté subversif, parfois ésotérique, a choqué car il n’hésite pas à aborder des thématiques sensibles : sionisme, nazisme, esclavagisme, scandales pédocriminels, sociétés secrètes… Dans ses textes, il questionne sévèrement le monde qui nous entoure. Malgré les polémiques, son album LMF a rencontré un énorme succès auprès des auditeurs. Huit mois après sa sortie, il était certifié disque de platine. 

La drill reflète parfaitement l’anticonformisme de certains rappeurs. Que cela soit volontaire ou non, on y retrouve de fortes contestations à l’encontre des pouvoirs publics. Finalement, si la majorité des rappeurs actuels ne sont pas ouvertement politisés, donc ni pro ni anti-capitalistes, ils ont fait le choix de jouer le jeu du système pour s’en sortir.  

Une dépendance financière non négligeable

Malgré cette posture « anti-système » dans les discours et les valeurs prônées par les rappeurs, il n’en reste pas moins qu’ils dépendent entièrement du capitalisme et de ses rouages. Ce sont de réels businessmen qui ont à coeur de gérer leur empire financier, autant que les magnats qu’ils pourraient dénigrer. En témoigne l’actualité et la fameuse taxe streaming qualifiée de taxe « anti-rap » dont de nombreux acteurs de l’industrie du rap se sont insurgés.

Comme l’explique très clairement l’article de Ventes Rap, cette loi, évoquée par l’actuelle Ministre des cultures Rima Abdul-Malak, prévoirait de taxer les géants du streaming musical en vue de financer le CNM (Centre national de musique), lancé en 2019. Or, ces derniers n’ont pas forcément la possibilité d’assumer une telle taxe. Ce sont donc les artistes et producteurs qui pourraient en payer les frais, en voyant leurs redevances être fortement bousculées. Mais quel est le principal genre représenté sur les plateformes de musique ? C’est bien le rap, un secteur d’ailleurs nullement représenté au siège du CNM.

Cette actualité chaude démontre à quel point le rap et ses acteurs sont au coeur de ce système et ont donc tout intérêt à ce que les politiques menées aillent en leur faveur. Malheureusement, la dissonance est telle que leurs intérêts d’hier ne sont pas ceux d’aujourd’hui et sont bien loin de toute forme de précarité. Bien loin des revendications d’antan. 

Une revanche sociale ?

Il est évident que l’industrie du rap, dans son ensemble, véhicule les composantes de l’idéologie dominante. En tant qu’industrie, son but premier est logiquement le profit. En revanche, l’historicité du rap, en tant qu’expression artistique, a démontré son visage pluriel, évolutif et complexe. Même si le style musical a originellement été porté par des valeurs humanistes et protestataires, cette musique reste un art que chacun peut s’approprier comme il le souhaite. Il est donc important de ne pas l’essentialiser et l’enfermer dans une case idéologique. 

Ce qui est certain, c’est que les rappeurs, ces « nouveaux riches », se servent des rouages du système pour accéder à cette ascension sociale tant désirée et vendue par le système lui-même. Alors est-ce une forme d’aliénation ou bien une revanche sociale ? Probablement un peu des deux. 

Jihane Hadjri

Pacifique est le meilleur album de Disiz.