La Suisse, future protagoniste du rap francophone ?

Depuis quelques années, l’attention du rap dans l’Hexagone s’est dirigée vers de nouvelles contrées. De Damso à Hamza en passant par Isha, Shay ou Roméo Elvis, la Belgique constitue désormais un pôle majeur du renouveau de la scène francophone. Plus récemment, c’est le rap suisse qui fait figure de « rookie » à suivre. Au point de s’expédier au-delà de ses propres frontières et de devenir un protagoniste du game ? Décryptage. 

Di-Meh (au centre) sur la couverture du magazine « Les Inrockuptibles / Crédit : Les Inrockuptibles

La France a connu un nouveau souffle avec l’arrivée de la génération bruxelloise, reconsidérant la suprématie de la scène tricolore dans le milieu et poussant le public à exporter leurs oreilles ailleurs. C’est ainsi qu’en 2017, « Les Inrockuptibles » titrait l’année comme celle du rap suisse. Deux ans plus tard, on retrouve alors le jeune genevois Di-Meh sur la couverture du magazine français. Après 30 ans d’attente, le pays de Roger Federer semble aujourd’hui posséder les capacités et les talents pour dépasser le simple cadre suisse. La percée d’un artiste romand est-elle alors envisageable ?

Une chronologie qui tourne en rond

Le rap helvète francophone possède une histoire longue et riche. On peut citer entre autres Sens Unik et Double P.A.C.T comme pionniers du mouvement suisse. Le groupe léman, précurseur du hip-hop en Europe, représente un acteur important dans la démocratisation du rap entre 1987 et aujourd’hui. Un succès d’abord local qui s’est traduit par leur participation à la première partie du concert de Public Enemy à Lausanne. En 1992, « Les Portes du temps », premier album du groupe, contient des titres en collaboration avec IAM ou Alliance Ethnik. Avec 6 disques d’or dont un en France, des concerts en Europe et à New-York et la création du tout premier label 100% rap francophone, la bande de Carlos Leal a laissé une jolie trace dans l’histoire du mouvement. 

Pochette de l’album « Les Portes du Temps » sorti en 1992

En 1994, le milieu helvétique voit une nouvelle page de son histoire s’ouvrir avec la création de l’autre groupe originaire de Lausanne : Double P.A.C.T.. Avec des inspirations purement américaines, l’objectif d’Yvan Peacemaker, Stress et Nega est clairement de réussir à l’étranger, à commencer par la France. Le beatmaker du crew y est parvenu d’une manière plutôt originale. À cette époque, les rappeurs étaient bien plus nombreux que les producteurs, et Yvan a choisi la deuxième voie pour tisser sa toile et s’imposer ainsi comme l’une des références des beatmakers francophones. En 2003, le magazine Groove établissait alors un classement des meilleurs producteurs de rap français. Le premier ? Yvan.
Cette concrétisation lui ouvre de nombreuses portes. Booba, Passi, Rohff, Diam’s, Sinik, Joey Starr… Yvan est sur tous les fronts. Une performance marquante pour cette période durant laquelle s’insérer durablement dans le paysage français représentait une tâche difficile, comme expliqué dans l’article « Chronique du rap romand en France »

Cours – JoeyStarr (produit par Yvan Peacemaker)

Néanmoins, le hip-hop restait plutôt marginal jusqu’à aujourd’hui. Le manque de retentissement de la scène romande s’expliquait par les importantes divergences sociales, politiques et culturelles entre la Suisse et la France. Le rappeur suisse avait tendance à évoquer des sujets sociétaux non adéquats avec le quotidien français.  

Le principal obstacle au succès du rap suisse était toutefois linguistique : à l’échelle nationale, le français représente une langue minoritaire au sein d’un pays où l’allemand prédomine (près de 65%) sans oublier l’italien (moins de 10%) ou encore les quelques dialectes locaux. Cette entrave ne doit cependant pas représenter une déficience totale, en atteste les explosions de Roméo Elvis & Damso malgré la dissemblance linguistique belge.

SuperWakClique : la luminescence de Genève

Les années 2010 semblaient suivre le même chemin que les précédentes avec des artistes au talent reconnu, sans réellement parvenir à transposer cela en dates de concerts ou en ventes. Dans cet environnement peu propice au succès, un collectif va faire de la France son nouveau terrain de jeu. Composé des trois rappeurs genevois Di-Meh, Slimka et Makala, la SuperWakClique s’impose comme le fer de lance qui va briser le plafond de verre de la frontière suisse. On pourrait croire à un miracle, mais, derrière cette explosion encore relative, le label Colors a transformé son réservoir de talents en une meute prête à conquérir le game. Les nombreuses connexions avec la France représentent d’ailleurs une autre explication à cet essor : premières parties des concerts de 1995 en Suisse, connaissance de Caballero, Lomepal, Roméo Elvis ou encore Josman et Népal, etc. Une liste qui commence sensiblement à s’agrandir. 

« Mon heure sonne, putain d’merde, c’est l’moment de décoller »

Personne – Di-Meh

Le premier du crew sort en mai 2017 « Focus, Vol. 1 », projet initiateur de sa carrière et de sa médiatisation. Le titre éponyme de l’EP devient d’ailleurs un des plus grands succès de Di-Meh. Mais c’est surtout sur scène que le rappeur de Genève parvient à se créer une réputation. La même année, il se lance ainsi en tournée avec ses amis Makala et Slimka, formant la SuperWakClique. Le X-TRM Tour remplit des salles parisiennes et des festivals majeurs comme Dour et Garorock et fait découvrir au public francophone trois jeunes MC’s en devenir prêts à montrer l’étendue de leur talent et à assouvir leur soif insatiable de pogos. Di-Meh est fait pour la scène, en attestent ses deux derniers projets « Focus Vol. 2 » et “Fake Love” dans lesquels on retrouve entre autres des bangers comme « Big Foot » ou « Jeunesse » prêts à retourner n’importe quelle salle de concert. 

Arrivé ultérieurement et soutenu par ses acolytes, « Slim-K » signe plusieurs sons marquants comme « Supsup » et « Self Made », afin de montrer que l’ancienneté ne fait pas tout. On retrouve également chez lui une présence et des prestations scéniques faisant partie intégrante de son identité. Ainsi, des titres comme « A plus, a ciao », en featuring avec Di-Meh, nous plongent directement dans une ambiance des plus électriques. Imaginez alors en concert… 

Makala, Xtrm boy

Certainement le plus talentueux de la bande, Makala fait parler de lui dès 2014 avec « Capela », morceau présent sur son deuxième album « Varaignée, Pt. 1 ». Le passionné de 25 ans était très attendu cette année pour sa véritable entrée dans le rap game avec « Radio Suicide ». Sur un projet de 21 titres, le Genevois propose ici tout sauf une approche bankable. « Des rappeurs y’en a 10 000, des comme moi y’en a uno », et grâce à son flow unique de crooner, l’artiste d’origine congolaise sort ici de sa zone de confort avec une interprétation prenante et continuellement versatile. Le fond n’est toutefois pas révolutionnaire, abordant sexe, drogues et la consommation de substances distrayantes. 

C’est dans les productions de l’excellent Varnish la Piscine que « Radio Suicide » quitte son temps pour rejoindre les sonorités des années 2000. En proposant des mélodies imprévisibles, l’album parvient à provoquer un éclat de stupéfaction instrumenté par ces acoustiques issus aussi bien de la funk que de la soul des années 70

Tout ce mélange donne ainsi le jour à « autant de classiques que de meufs de dos sur Insta », faisant de « Radio Suicide » l’un des meilleurs projets de l’année et de Makala le prophète du rap suisse

Certes, le manque de structure en Suisse ne permet pas de traduire leur ambition sur le terrain du streaming et des ventes ni de faire connaître toutes ses pépites au public français, cible privilégiée de SuperWakClique. Mais l’explosion au sein du triangle d’or de Genève, l’ossature du label Colors, la hype médiatique autour de Makala et Di-Meh et la fin de ces rêves brisés par le mur de la frontière représentent un espoir auquel on peut croire à juste titre, laissant dans le game une place de choix pour le rap suisse.

Crédit Photo : La Vapeur

Théo Vigezzi

"Barter 6 est un classique" est un pléonasme. Pour la propagande de Don Toliver & Radio Suicide.